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      Le dimanche, un trésor à préserver

Le dimanche, un trésor à préserver

Alain Vignal, historien, donne des clefs pour comprendre l’importance du repos dominical en France.


Le dimanche, un trésor à préserver
 
L’œuvre de l’Église en faveur de la famille, à toutes les époques et dans toutes les civilisations, n’est plus à démontrer. L’actualité brûlante du projet de loi de mariage homosexuel ainsi que de l’introduction de la théorie du genre à l’école primaire a vu clercs et laïcs s’engager massivement pour la défense de la conception traditionnelle du mariage, de l’altérité sexuelle ou de la filiation véritable, qui ne font pas seulement partie de la doctrine chrétienne, mais plus largement de la loi naturelle, comme nous l’avons évoqué il y a quelques mois. Il est cependant, parmi les autres principes en danger dans l’évolution actuelle de la civilisation occidentale, un point de débat qui refait régulièrement surface, celui du repos dominical. Au détour d’une intervention pour l’hebdomadaire Le Point vantant l’utilité sociale des loisirs, Mgr Jean-Michel Di Falco-Léandri, évêque de Gap, rappelait récemment que « le droit au repos est imprescriptible ». À l’heure où certains voudraient ouvrir le verrou (relatif) entourant encore le travail le dimanche pour encourager l’activité économique en ces temps de crise, quelle est la position de l’Église sur cette délicate question ? Est-il possible aujourd’hui de respecter le repos dominical et pourquoi ?
 

Un principe intemporel et intangible

Chacun sait que l’obligation du repos du septième jour (le sabbat juif, qui correspond au samedi ou, plus précisément, de la tombée de la nuit le vendredi soir à celle du samedi soir) figure parmi les dix commandements donnés à Moïse sur le Sinaï : « Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes portes » (Exode XX, 9). Le précepte est explicitement relié à la Création du monde, opérée par Dieu en six jours (« Et Dieu se reposa le septième jour de toute l’œuvre qu’il avait faite », Genèse II, 2), idée qui insiste sur l’analogie entre Dieu et l’homme, créé à son image. Le rythme du temps de l’homme est modelé sur celui de Dieu : l’abstention de toute occupation – c’est l’étymologie même du mot hébreu Shabbat – ne revêt donc aucun caractère négatif, mais donne au contraire toute sa noblesse à la vie de l’homme. L’arrêt des activités est le moment propice à la sanctification, à l’élévation de l’homme par un culte public à son Créateur et par la restauration de ses forces. Dans sa Somme théologique, saint Thomas d’Aquin explique : « De même que Dieu se repose en lui seul et trouve sa béatitude en jouissant de lui-même, de même nous devenons bienheureux du seul fait que nous jouissons de Dieu. C’est ainsi qu’il nous donne de nous reposer en lui de ses œuvres et des nôtres. » (Prima pars, Question 73, article 2). Plutôt qu’une inaction, il s’agit d’une contemplation. Le respect du sabbat est un commandement maintes fois répété dans l’Ancien Testament (Néhémie XIII, 15-18, Jérémie XVII, 21-27).

La venue de Jésus sur Terre et sa Passion salvatrice introduisent un retournement important. Mort sur la croix à la veille du sabbat de la Pâque (Luc XXIII, 54), le Christ ressuscite « le premier jour de la semaine », comme le soulignent tous les évangélistes (Matthieu XXVIII, 1 ; Marc XVI, 2 ; Luc XXIV, 1 ; Jean XX, 1), c’est-à-dire le dimanche. Venu faire toutes choses nouvelles, « maître du sabbat » (Matthieu XII, 8), Jésus change le calendrier sacré des hommes. Le pape Jean-Paul II dit que sa résurrection, « donnée première sur laquelle repose la foi chrétienne », est « un événement merveilleux qui ne se détache pas seulement d’une manière absolument unique dans l’histoire des hommes, mais qui se place au centre du mystère du temps » (Lettre apostolique Dies Domini sur la sanctification du dimanche, 31 mai 1998, § 2). Si les premières communautés chrétiennes continuent à se rendre au Temple de Jérusalem et à prier le samedi (ce qui subsistera longtemps dans quelques groupes minoritaires judéo-chrétiens, condamnés en 364 par le concile de Laodicée), la compréhension de l’extraordinaire bouleversement introduit par le Christ s’établit assez rapidement. Ce sont les Pères de l’Église qui ont contribué à remplacer l’observation du sabbat par celle du dimanche, dénommé très tôt « jour du Seigneur », encouragés sans doute par la destruction du Temple en 70, qui rendait d’ailleurs impossible l’accomplissement de nombreuses prescriptions rituelles du judaïsme. Saint Paul parle lui aussi déjà du « premier jour de la semaine » (1 Corinthiens XVI, 2). L’épître apocryphe de Barnabé, datée du début du IIe siècle, indique : « Nous célébrons aussi le huitième jour avec joie, car en celui-ci Jésus ressuscita des morts ». Un peu plus tard, saint Jérôme s’exclame : « Le dimanche est le jour de la résurrection, le jour des chrétiens, c’est notre jour » ; le pape saint Grégoire le Grand précise : « Nous considérons que la personne de notre Rédempteur, notre Seigneur Jésus Christ, est le vrai sabbat ». « En effet, commente Jean-Paul II, dans le mystère pascal, la condition humaine, et avec elle la création tout entière, qui ‘jusqu’à ce jour gémit en travail d’enfantement’ (Romains VIII, 22), a connu son nouvel ‘exode’ vers la liberté des fils de Dieu qui peuvent crier, avec le Christ, ‘Abba, Père’ (Romains VIII, 15 ; Galates IV, 6). À la lumière de ce mystère, le sens du précepte vétérotestamentaire sur le jour du Seigneur est repris, intégré et pleinement dévoilé dans la gloire qui brille sur le visage du Christ ressuscité (cf. 2 Corinthiens IV, 6). Du ‘sabbat’, on passe au ‘premier jour après le sabbat’, du septième jour, au premier jour : le dies Domini devient le dies Christi ! » (Dies Domini, § 18). Désormais, le dimanche est la Pâque hebdomadaire des chrétiens.
Cette transformation radicale est entérinée par l’autorité civile au moment où l’Empire romain se convertit au christianisme. Par un décret du 7 mars 321, l’empereur Constantin, qui prit le pouvoir après la célèbre bataille du Pont Milvius lors de laquelle il eut une apparition de la croix dans le ciel (In hoc signo vinces : « Par ce signe, tu vaincras »), établit le dimanche comme jour de repos obligatoire. Certains historiens soulignent que la mesure est sans doute davantage liée au culte du soleil qu’à la religion chrétienne (qu’il n’embrassera définitivement que sur son lit de mort, en 325), mais, pour les disciples du Christ, cela n’a guère d’importance. Jusqu’à l’époque récente, la cessation des activités économiques le dimanche a été un interdit essentiel structurant toutes les sociétés chrétiennes, à quelques exceptions près (la IIIe République française anticléricale supprime en 1880 l’obligation dominicale, avant de le restaurer en 1906, après la crise des Inventaires et la catastrophe minière de Courrières).
 

Des applications toujours actuelles

Dans une époque marquée aujourd’hui par la sécularisation et par la diversité religieuse, quelle actualité peut garder le respect du dimanche ? En particulier, n’entre-t-il pas en contradiction avec les nécessités de la continuité de l’activité économique, à l’heure de l’accentuation de la concurrence ? N’est-il paradoxal que les plus ardents défenseurs du respect du dimanche soient souvent les syndiqués de la CGT, tandis que plusieurs projets d’assouplissement de l’interdiction aient été portés par des députés de droite, réputés a priori plus proches de la culture chrétienne ?

L’Église a toujours été inflexible sur le principe : le dimanche est en priorité réservé au culte de Dieu. Les difficultés de la vie moderne ne doivent pas être considérées comme une excuse pour manquer au précepte d’obligation de la présence au sacrifice de la messe. Jean-Paul II cite à ce propos les martyrs d’Abithina, en Afrique du Nord romaine, tués pour avoir refusé de manquer à l’eucharistie : « C’est sans crainte aucune que nous avons célébré la Cène du Seigneur, parce qu’on ne peut y renoncer ; c’est notre loi » ; « Nous ne pouvons pas vivre sans la Cène du Seigneur » (Dies Domini, § 46). Jour de culte, le dimanche est aussi « temps de repos et de loisir suffisant » (Catéchisme de l’Église catholique, n°2184), réservé à « la joie propre au Jour du Seigneur, la pratique des œuvres de miséricorde et la détente convenable de l’esprit et du corps » (Ibid., n°2185), en particulier dans le cadre de la famille. Combien de familles actuelles sont déstructurées à cause de l’absence systématique du père ou de la mère, submergés par les tâches professionnelles ou parfois se dérobant aux retrouvailles avec leurs proches ?... Dans une belle métaphore respiratoire, Mgr Di Falco-Léandri expliquait il y a quelques années que « notre semaine doit avoir ses moments d’expiration et d’inspiration, de travail et de repos, pour que les jours de travail puissent être pleinement jours de travail dans le Seigneur, et le jour de repos pleinement jour de repos dans le Seigneur » (9 avril 2008, en ligne sur http://www.repos-dominical.com/2008/04/homelie-de-monseigneur-di-falco/). Contre ceux qui souhaiteraient déplacer le jour de congé d’une partie des salariés pour fluidifier l’activité, il répondait : « On pourrait croire que seule l’alternance entre inspiration et expiration, amour reçu et amour donné, jours de negotium [travail] et jours d’otium [loisir], est nécessaire. Elle est nécessaire, certes, mais elle n’est pas suffisante. L’ordre compte également. On ne peut expirer que si l’on a d’abord inspiré – aussi toutes les inspirations et expirations de notre vie sont-elles encadrées par cette première inspiration au sortir du sein de notre mère et par ce qui sera notre dernière expiration au sortir de ce monde. On ne peut donner que si l’on a reçu, et l’on sait à quel point il est difficile pour quelqu’un qui a été mal-aimé dans son enfance de savoir bien aimer une fois adulte. On ne peut vivre une semaine de travail qu’en l’ayant commencée par du repos. » En dépit des inconvénients que cela peut causer, il est donc important de conserver un jour commun où chacun puisse se retrouver au repos dans sa famille. Ne tombons jamais dans l’économisme ambiant qui ne juge une action que pour sa valeur marchande, en oubliant son utilité spirituelle ou sociale. L’observation collective du dimanche relève d’ailleurs du culte social dû à Dieu qu’évoque le pape Pie XI dans son encyclique Quas primas du 11 décembre 1925 instituant la fête du Christ-Roi. Pour Jean-Paul II, cette demande reste actuelle : « Il est naturel que les chrétiens veillent à ce que la législation civile tienne compte de leur devoir de sanctifier le dimanche, même dans les conditions particulières de notre époque » (Dies Domini, § 67).

Les préceptes chrétiens ne sont cependant pas aussi rigides que le judaïsme de l’Ancien Testament. On se souvient combien Jésus se plaît à provoquer les pharisiens légalistes de son époque en guérissant (l’infirme de la piscine de Béthesda, Jean II, 5-17), parfois ouvertement (« Est-il permis, oui ou non, de guérir le jour du sabbat ? », Matthieu XII, 10), des malades pendant le jour interdit. Il invoque à la fois le principe d’humanité (« Le sabbat est fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat », Marc II, 27) et celui de nécessité (« Quel sera d’entre vous l’homme qui aura une seule brebis, et si elle tombe dans un trou, le jour du sabbat, qui n’ira pas la prendre et la relever ? », Matthieu XII, 11). Telles sont les limites raisonnables fixées à l’observation du jour chômé : de tout temps, les sociétés chrétiennes ont toléré que des services d’urgences (pompiers, hôpitaux) et certains commerces de nécessité (notamment pour l’alimentation quotidienne) restent ouverts. Mais quelle tristesse de voir des foules se précipiter dans les grands centres commerciaux le dimanche au lieu de goûter à des loisirs simples ou de resserrer des liens familiaux distendus ! Si quelques aménagements sont sans doute demandés dans les régions touristiques, correspondant à la réponse aux besoins des personnes elles-mêmes en repos, les exceptions ne peuvent jamais entraîner modification de la loi générale.
Pour reprendre de nouveau Mgr Di Falco-Léandri, souhaitons que chacun puisse « commencer la semaine par le repos, pour que son action puisse procéder de la contemplation » : contempler la création avant d’y collaborer ne peut que rendre cette action plus fructueuse et surtout plus sainte.
 
Alain VIGNAL
 

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