Thérèse et le mérite

La notion de mérite a été décriée parce qu’elle faisait de l’ombre à la gratuité de la miséricorde divine. Peut-on vraiment mériter la récompense du ciel sans porter atteinte à la liberté du don de Dieu ?

 « Après l’exil de la terre, j’espère aller jouir de vous dans la Patrie, mais je ne veux pas amasser de mérites pour le Ciel, je veux travailler pour votre seul Amour … Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides, car je ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes œuvres ». Par son acte d’offrande à la Miséricorde, sainte Thérèse a remis en lumière la gratuité de l’amour de Dieu pour nous. Le salut est un don gratuit, et il faut agir ici bas sur terre pour attirer la miséricorde divine, et non pour accumuler des mérites.

Mais le mérite a-t-il encore une place dans l’enseignement de l’Eglise ? La réponse est clairement affirmative dans le Catéchisme de l’Eglise Catholique, qui lui consacre six numéros (n. 2006-2011. Elle le définit comme une rétribution qui est due pour une action posée, et il affirme : « Sous la motion de l’Esprit Saint et de la charité, nous pouvons ensuite mériter pour nous-mêmes et pour autrui les grâces utiles pour notre sanctification, pour la croissance de la grâce et de la charité, comme pour l’obtention de la vie éternelle. Les biens temporels eux-mêmes, comme la santé, l’amitié, peuvent être mérités suivant la sagesse de Dieu. Ces grâces et ces biens sont l’objet de la prière chrétienne. Celle-ci pourvoit à notre besoin de la grâce pour les actions méritoires ». Mais dans ce cas, si Dieu est obligé de récompenser celui qui a bien agi, est-ce encore par amour et souverainement qu’il fait grâce ? Pour répondre, il faut d’abord préciser la nature du mérite et ensuite en comprendre le sens dans le projet de Dieu.

La nature du mérite

Les actes méritoires que nous posons pour la vie éternelle ne sont pas ne même nature que ceux qui nous obtiennent une récompense humaine. « A l’égard de Dieu, il n’y a pas, au sens d’un droit strict, de mérite de la part de l’homme. Entre Lui et nous l’inégalité est sans mesure, car nous avons tout reçu de Lui, notre Créateur », rappelle le Catéchisme. Si un salarié a droit à être payé en retour de son travail, il n’en va pas de même dans notre relation à Dieu. La parabole des ouvriers de la onzième heure est là pour nous le rappeler. Pour que nous puissions mériter, il faut d’abord un don gratuit de Dieu. S’il faut ensuite accepter ce don de la grâce, elle n’en reste pas moins gratuite, indépendante de nos qualités ou défauts. « L’initiative appartenant à Dieu dans l’ordre de la grâce, personne ne peut mériter la grâce première, à l’origine de la conversion, du pardon et de la justification », rappelle encore le Catéchisme. Nous avons là un rappel fort et ferme de la primauté absolue de la grâce contre toute forme de pélagianisme, hérésie combattue à l’époque par saint Augustin, et qui considérait que la grâce divine n’était pas nécessaire au salut de l’homme, qui pouvait parvenir au ciel par ses propres forces.

S’il faut une coopération de l’homme, celle-ci est seconde, elle suit le don de la grâce, elle est une réponse au don de Dieu. « L’action paternelle de Dieu est première par son impulsion, et le libre agir de l’homme est second en sa collaboration, de sorte que les mérites des œuvres bonnes doivent être attribués à la grâce de Dieu d’abord, au fidèle ensuite ». Voilà qui doit aider le fidèle chrétien, dans sa vie spirituelle, à ne jamais oublier de remercier Dieu pour ses grâces premières, et à vivre sans cesse en « mendiant de la miséricorde ».

Le plan de sagesse de Dieu

Si tout vient de Dieu, Dieu veut pourtant que tout passe aussi par l’homme. « Dieu, qui t’a créé sans toi, ne peut pas te sauver sans toi », dit saint Augustin. Si la grâce est absolument nécessaire pour que nous puissions recevoir la récompense de la vie éternelle, elle n’agit pas cependant indépendamment de notre volonté, de notre liberté. Dieu nous donne gratuitement de pouvoir poser des actes qui seront méritoires, c’est-à-dire qui donneront droit à une récompense. Ce droit vient de Dieu, mais c’est un droit qui nous est réellement donné. Le catéchisme parle d’un « droit par grâce ».

Pourquoi la Sagesse éternelle de Dieu a voulu que nous puissions mériter ? Pourquoi a-t-elle prévu une coopération de l’homme au don de sa grâce, coopération prévue dès le début, même pour Adam et Eve. S’ils ont été créés dans le paradis originel, ils n’étaient pas encore dans la vision de Dieu. Eux aussi ont dû mériter la récompense du ciel, par un temps de vie terrestre. Et ce fut aussi le cas pour les Anges, qui, avant de voir Dieu face à face, ont du poser un acte qui leur a mérité le ciel ou l’enfer. Le plan de Dieu n’est pas de donner la récompense « toute cuite » à l’homme, un peu à la manière dont les oisillons sont nourris par leur mère dans le nid.

Saint Thomas nous offre une réponse éclairante à cette question : « Celui qui possède quelque chose par son propre mérite le possède d’une certaine manière par lui-même. C’est pourquoi il est plus noble de posséder un bien par mérite que de le posséder sans le mériter ». Si Dieu a voulu que l’homme coopère au bonheur éternel qu’il veut lui donner, c’est parce que c’est plus noble pour lui. Sur le plan humain, il est plus noble que sa subsistence soit le fruit de son travail plutôt que l’assistanat.

L’existence du mérite, voulu dans le plan de Dieu, souligne la dignité de l’homme qui devient participant de l’action de Dieu. Par la voie de mérite, l’homme ne reçoit pas simplement le bonheur de l’extérieur, il participe à l’acquisition de ce bonheur, et cela le grandit. Parce que la possibilité de mériter la récompense qu’est la béatitude rend l’homme actif par rapport à cette récompense, et non passif, cela souligne sa noblesse. L’homme devient cause de son salut. Il s’agit d’une cause seconde, car la cause première reste Dieu, mais d’une cause véritable. Il coopère à l’acquisition de sa béatitude. Loin d’amenuiser la miséricorde divine, le mérite la souligne. Cela souligne la délicatesse de Dieu qui veut tant faire coopérer sa créature à son œuvre, cela souligne l’amour de Dieu qui fait tellement confiance à ceux qu’il a créés.
Nier l’existence du mérite, de cette capacité qu’a l’homme de coopérer à l’acquisition de la gloire qui lui est promise, c’est donc nier l’ordre de la création. Vivre comme si le mérite n’existait pas, c’est donc rejeter l’ordre voulu par Dieu. Et le Catéchisme parle même pour cela de présomption : « Il y deux sortes de présomption. Ou bien, l’homme présume de ses capacités (espérant pouvoir se sauver sans l’aide d’en Haut), ou bien il présume de la toute-puissance ou de la miséricorde divines (espérant obtenir son pardon sans conversion et la gloire sans mérite) ». 

On retrouve là l’équilibre à maintenir entre la confiance dans la miséricorde, qui doit être infinie, et la coopération au don de cette miséricorde, qui doit passer par nos efforts. Le christianisme n’est ni un volontarisme, une sanctification à la force du poignet, ni un quiétisme, une sanctification sans combat spirituel. Il est la juste synthèse des deux, dont on trouve l’application dans l’attitude à avoir pour recevoir le pardon de Dieu. Devant notre péché, nous devons toujours garder une immense confiance dans la miséricorde infinie de Dieu. Mais nous devons aussi toujours poser l’acte d’humilité de nous confesser. Le pardon vient totalement de Dieu, et passe totalement par nous.

Abbé Jean-Raphaël Dubrule

(i) Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Acte d’offrande, Œuvres complètes, Cerf/DDB, Tournai, 1992, p. 963.
(ii) Catéchisme de l’Eglise Catholique, n. 2010.
(iii) CEC 2007.
(iv) CEC 2010.
(v) CEC 2008.
(vi) CEC 2009.
(vii) Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, III, q. 19, a. 3, c.
(viii) CEC 2092.

Publié dans le 10 octobre 2018

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