Séparation - République - Laïcité

Au début du XXe siècle, Maurice Barrès monte à la tribune pour défendre les petites églises de nos villages. Ni théologien ni fervent catholique, il livre un plaidoyer vibrant pour ces sanctuaires oubliés, témoins du règne du Christ et gardiens de l’âme française.

Quinze années avant la promulgation de l’encyclique Quas primas et cinq ans après la célèbre loi de séparation de l’Église et de l’État, une polémique surgit à l’Assemblée nationale pour porter secours aux petites églises de France. Il peut paraître déconcertant de donner la parole au député Maurice Barrès dont les prises de position sont souvent sulfureuses. Notre écrivain aime à confondre le ciel et la terre quitte à assumer certains héritages païens, ce qui n’est pas sans inquiéter les théologiens tatillons. Ce doux mariage, pense-t-il, a fécondé l’âme de la France et c’est fort de cette intuition qu’il compte tirer les oreilles de l’État.

Le député ne défend pas les églises de France au nom de la doctrine sociale énoncée par l’encyclique qui n’est pas parue. Il ne se prononce pas sur le droit mais sur le fait. C’est précisément le caractère hexogène de l’argumentation qui est intéressant dans cette polémique. Et c’est à ce titre, au nom du fait, à savoir la grande pitié des églises de France, qu’il faut lui donner la parole pour illustrer le droit que défendra l’encyclique. Le député sulfureux donne une belle leçon pratique aux théoriciens de la royauté du Christ.

Sous les voûtes des villages, le Christ règne encore

Après avoir débattu durant un siècle sur le statut de « l’Église libre dans un État libre », la loi de Séparation avait promis d’assurer un fonds à destination des bâtiments dédiés au culte. Or, ce que constate Barrès cinq ans après, c’est d’une part que ces fonds n’existent pas et d’autre part que les maires empêchent bien souvent les catholiques de payer eux-mêmes les travaux. Le divorce de l’Église et de l’État est consommé, mais il demeure sur les bras des parents fâchés cette petite fille démunie, décharnée et souvent bien mal vêtue : l’église du village, qui n’est autre que « l’incarnation du sentiment religieux de l’âme française ».

Aristide Briand, président du Conseil, que Barrès qualifie de « monstre de souplesse », met de l’eau dans son vin. Il veut calmer la tempête du député en assurant que l’État n’empêche pas les catholiques d’entretenir leurs églises. Aux dires de Barrès c’est faux, mais ce n’est pas le sujet. Quelques jours plus tard il se présente à l’Assemblée au sein de laquelle il développe sa thèse : l’État a le devoir d’entretenir ces petites églises car elles éduquent le peuple. C’est peu dire que, dans une chambre laïque et républicaine, la thèse est osée. Ce devoir n’est pas lié aux promesses de la loi de séparation mais à une dette que l’État doit, non pas à l’Église, mais aux petites églises de nos villages, en apparence insignifiantes.

Les petites églises, école de la paix et de lespérance

Les objections, vous l’imaginez, pleuvent. La première vient de M. Beauquier, chartiste et franc-maçon qui affirme avec toute la limpidité de sa belle barbe immaculée : « Si Dieu est tout-puissant, alors il n’a qu’à relever Lui-même ses églises ». Barrès n’est pas théologien mais il fait remarquer que la Providence, par les catholiques, secourt déjà les pauvres. C’est sa première mission, trop accaparante pour s’occuper des bâtiments.

Un autre député le toise, du fond de la chambre offusquée, en affirmant qu’il faut laisser tomber les églises insignifiantes et ne relever que celles qui ont une valeur artistique. Mais il n’existe pas de petites églises insignifiantes pour Barrès. Au contraire, le régionaliste se bat depuis toujours pour les contrées éloignées des grandes villes. Pathétique, il rétorque « Je suis venu défendre à cette tribune l’église de village au même titre que je défendrais le collège de France ». Elles sont l’âme de la France oubliée. Leurs sobriétés forgent les âmes et, « le gémissement d’une vieille femme insignifiante, agenouillée dans l’église de son village, est du même accent, traduit la même ignorance, le même pressentiment que la méditation du savant ou du poète ». Il poursuit « sous le porche de l’église, chacun laisse le fardeau que la vie lui impose. Ici le pauvre homme s’élève au rang des grands intellectuels, des poètes. Même la douleur s’efface dans le cœur des mères en deuil et fait place aux enchantements de l’espérance ». Ici point de théologie, point de doctrine, mais le constat simple et criant du règne du Christ qui apporte la paix dans les âmes de ces villageois reculés qu’il élève au rang des plus grands poètes.

Le pauvre, le poète et la vieille femme en prière

Où puiser de l’espérance demande-t-il aux députés anticléricaux ? Le pauvre n’a pas de littérature pour y soulager sa faiblesse. Sans sa petite église il demeure « inquiet de sa destinée, qui se voit avec épouvante, encerclé, battu par les vagues de cet océan de mystère pour lequel il n’a ni barque ni voile ». L’État n’est pas fait pour recevoir ces cris, l’église du village si. Depuis toujours, elle ouvre ses portes pour répondre à ces questions existentielles. Par la suite, il met en garde ses confrères : « Sans nos églises, où cultiverez-vous ces facultés de la vie émotive qui s’abritent, s’affinent et s’apaisent depuis des siècles dans l’Église ? Où trouverez-vous cette satisfaction mystique, cet apaisement de l’angoisse profonde et pour tout dire d’un mot, cette espèce de discipline du fond redoutable de l’âme ? ». Barrès poursuit son propos : « Oui, le fond religieux est à la fois très fécond et redoutable et l’Église y met une discipline ».

Quand le silence des pierres parle à Dieu

Barrès achève sa plaidoirie sur un accent tragique : « Mais que restera-t-il sur le sol de France, lorsque nous n’aurons plus la beauté des choses pour nous consoler de la bêtise des hommes ? ». Il décrit un village sans Dieu. Les habitants n’ont plus de raison de s’endimancher et perdent inconsciemment leur dignité humaine : « Les vêtements sont ceux d’hier, les pensées celles du lendemain et l’effort celui de tous les jours ». Bien évidemment les députés anticléricaux se frottent les mains quand les laïcs se les lavent. Barrès leur répond : « le terrain perdu par le christianisme, ce n’est pas la culture rationaliste qui le gagne mais le paganisme dans ses formes les plus basses, c’est la magie, la sorcellerie, les aberrations théosophiques, le charlatanisme des spirits. À mesure que le catholicisme disparaît du village, on ne voit pas surgir des hommes munis de cette méthode scientifique qui vous est chère ».

Comment ne pas entendre aujourd’hui ce cri du cœur aux accents prophétiques ? Cette querelle oubliée, d’une cruelle actualité à l’heure du centenaire de Quas primas, nous rappelle que la doctrine du Christ Roi n’est pas qu’une affaire de théologien du droit. Elle est aussi une préoccupation très concrète pour nos cités. De sa tribune, Barrès clamait : « pas besoin d’être catholique, pour comprendre que l’État a besoin des églises, il suffit d’être intelligent ». Pas besoin d’être catholique pour comprendre l’opportunité de relire Quas Primas.

Par l’abbé Martial Pinoteau +

 

Publié dans , le 16 décembre 2025

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