Sacré-Cœur

Un dévot du Sacré-Cœur et lecteur attentif de la Sainte Écriture ne peut manquer de remarquer un fait étonnant: le terme « cœur », pour désigner celui de Jésus, est absent des évangiles. Lors de la dernière Cène, le « disciple que Jésus aimait » repose sur le sein de Jésus (Jn 13, 23), puis se penche vers la poitrine de celui-ci (Jn 13, 25); pour vérifier la mort de Jésus, le centurion transperce son côté (Jn 19, 34); enfin, au soir de la Résurrection, cest encore dans son côté que Thomas veut « envoyer » sa main (Jn 21, 25.27).

Trois termes, donc, pour désigner le Sacré-Cœur: κόλπος (que saint Jérôme traduit par sinus), στῆθος (pectus), πλευρά (latus). Dans cet article, nous nous proposons de mieux comprendre ce que signifie le premier de ces trois termes.

Étude du vocabulaire

Ambiguïté du français

En français, la différence entre « sein » et « poitrine » est assez floue. Le Larousse donne comme définition « organe qui contient la glande mammaire », mais aussi « siège de la conception » (syn. flanc, entrailles) ou « refuge que constituent les bras de quelqu’un » (syn. cœur). Au pluriel, les seins désignent « la poitrine d’une femme ». Le terme est donc presque exclusivement utilisé à propos du corps féminin et se distingue mal de la poitrine, d’où la difficulté de l’interprétation juste du passage de Jn 13, 21-30.

Le sens du terme grec

Le terme grec κόλπος (kolpos) est souvent utilisé dans la Septante (l’Ancien Testament en grec) pour traduire le terme hébreu חֵיק (heik). Ce dernier correspond assez bien au troisième sens donné par le Larousse, c’est-à-dire cet endroit du corps sur lequel on serre l’être aimé avec tendresse. En Gn 16,5, Saraï rappelle à Abram, à propos de sa servante Agar : « C’est moi qui ai mis sur ton sein (חֵיק / εἰς τὸν κόλπον) ma servante. Dès qu’elle s’est vue enceinte, je n’ai plus compté à ses yeux ». En Nb 11,12, il est écrit : « Porte-le sur ton sein (חֵיק / εἰς τὸν κόλπον) comme une nourrice porte un petit enfant ». En Rt 4,16, Noémi prend contre son sein (חֵיק / εἰς τὸν κόλπον) l’enfant de sa bru dans un geste qui semble être un rituel d’adoption.

Une bonne traduction

Ainsi, dans le passage où Jean repose « sur le sein (ἐν τῷ κόλπῳ) de Jésus », on peut voir sans conteste un geste d’une grande intimité, exprimant cette tendresse que l’on réserve à un (petit) enfant ou à son conjoint. Les expressions « prendre contre son cœur » ou « dans ses bras » seraient adaptées, même si la traduction « contre son sein » demeure la plus juste (le cœur et les bras mettant en lumière d’autres parties du corps).

La parabole de Natan

 Il me semble éclairant de mettre le passage de la Cène en lien avec la parabole que le prophète Natan raconte au roi David afin de lui faire prendre conscience de son péché terrible envers Urie le Hittite, qu’il a fait assassiner après avoir commis l’adultère avec sa femme Bethsabée (cf. 2 S 11-12). Nous traduisons le plus littéralement possible ce texte :

  1. Le Seigneur envoya Natan à David, et il alla vers lui et lui dit : « Il y avait deux hommes dans une ville unique, l’un riche et l’un pauvre. 2. Le riche avait force moutons et bœufs. 3. Le pauvre n’avait rien du tout, sauf une agnelle unique, petite, qu’il avait achetée. Il la faisait vivre. Elle grandissait avec lui et avec ses enfants ensemble. De sa pitance elle mangeait, de sa coupe elle buvait, sur son sein elle couchait. Elle était pour lui comme une fille. 4. Un hôte arriva chez l’homme riche. Il n’eut pas le courage de prendre de ses moutons et de ses bœufs pour apprêter le repas du voyageur venu chez lui. Il prit l’agnelle du pauvre et l’apprêta pour l’homme venu chez lui. »

Dans cette parabole, l’agnelle « couche sur le sein » du pauvre dans une attitude très semblable à celle de Jean sur Jésus. Quelles sont donc les caractéristiques de leur relation ?

Jésus et Jean

Tout d’abord, le texte insiste sur l’unicité : de la ville, du riche, du pauvre et de l’agnelle (précisée à chaque fois par l’adj. אֶחָד , ehad). Cette dernière est tellement unique qu’elle semble quitter l’animalité pour être élevée au rang de « fille », adoptée par le pauvre, grandissant « avec ses enfants ensemble ». De plus, l’hébreu insiste sur la dimension féminine de l’agnelle (tous les verbes sont au féminin), allusion évidente à Bethsabée. L’expression « couchait sur son sein », non seulement désigne l’adoption filiale, mais encore cette affection spéciale qu’un époux témoigne à celle qui est parfaitement unique, son épouse. Le texte met aussi en lumière sa petitesse et sa dépendance vis-à-vis du pauvre : il la faisait vivre. Le verbe « vivre » est au pi’el, une forme verbale utilisée pour exprimer la répétition ou l’insistance ; on pourrait traduire : « il la ranimait », « il la conservait en vie », voire « il la sauvait ». Enfin, l’agnelle a été achetée, acquise. Les images de la parabole semblent suggérer que le pauvre a dépensé tout son avoir pour acquérir cette agnelle, qui serait alors la cause de sa pauvreté. Le verbe employé (קָנָה, kanah) contient aussi une allusion à la possession jalouse, celle de Dieu ou celle d’un mari (cf. Rt 4,10).

Ainsi, l’attitude de Jean (allongé) sur le sein de Jésus à la Cène, s’éclaire profondément à la lumière de cette parabole. C’est bien Jésus, le Pauvre (cf. Ps 69,30), qui a l’initiative d’une telle relation, de cette marque de tendresse à la fois paternelle et sponsale envers sa petite agnelle. Il est le Pauvre car il a déjà payé le prix du sang pour son Jean, son unique, afin de lui donner la vie véritable.

Le traître et l’ami

Un autre détail permet un rapprochement étonnant entre cette parabole et la Cène : « de son morceau (פַּת, pat) elle mangeait, et de sa coupe elle buvait ». Le terme hébreu employé, relativement rare, est parfois traduit en grec par ψωμον (par ex., en Rt 2,14), lui-même très proche du terme employé quatre fois en Jn 13 (et seulement en Jn 13) pour exprimer le signe mystérieux par lequel Jésus désigne le traître à Jean : « C’est celui à qui je donnerai la bouchée (ψωμίον) que je vais tremper ». En donnant la bouchée à Judas, en lui donnant une part de son propre plat, Jésus cherche peut-être à lui faire comprendre qu’il peut, lui aussi, devenir la petite agnelle du Pauvre, au même titre que Jean. Ce geste serait bien l’ultime marque de tendresse de Jésus pour son Apôtre avant le baiser terrible, tant le véritable traître ne peut qu’avoir été l’ami intime. Peut-être la différence entre l’ami et le traître est-elle désignée par la dernière caractéristique de la relation entre le pauvre et l’agnelle ? Le verbe, à l’inaccompli, peut être traduit par un imparfait ou un futur : « de sa coupe elle buvait » ou « de sa coupe elle boira ». Jean a appris de Jésus qu’il devait boire au calice de ses souffrances pour accéder à la gloire (« Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire ? » [Mc 10,38] ) calice que précisément Judas refuse.

Et nous ?

La place de Jean, sur le sein de Jésus, est bien celle du disciple bien-aimé. Tous, nous pouvons devenir l’unique du Pauvre, tous nous pouvons bénéficier de sa tendresse inimaginable, tous nous pouvons être élevés au-dessus de notre nature pour devenir fils adoptifs de Dieu dans l’Épouse du Verbe, tous nous pouvons vivre de sa vie, tous nous pouvons manger de son Pain, à condition toutefois d’accepter de boire aussi à la Coupe de ses souffrances, celle qu’il donne en partage à ses intimes.

Par labbé Hugues de Franclieu

 

Publié dans , , , le 20 mars 2026

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