Désespoir - Espérance

À loccasion de la messe douverture du pèlerinage de Nosto Fe, labbé Fabrice Loiseau a livré un sermon dune profonde intensité spirituelle sur lespérance chrétienne face au désespoir moderne. Voici le texte intégral de son homélie.

Chers pèlerins,

Un pèlerinage est toujours une parabole vivante. Nous quittons nos foyers, nous portons la fatigue du chemin, nous traversons les épreuves, et nous marchons ensemble vers le sanctuaire de sainte Marie-Madeleine, celle qui a été transformée par la miséricorde, sanctuaire qui nous rappelle la patrie céleste. Or, ce chemin extérieur reflète le chemin intérieur de nos âmes : marcher dans la foi, lutter contre le découragement, tenir bon malgré la lassitude, et garder les yeux fixés sur la promesse de Dieu, recevoir la miséricorde infinie dans le sacrement du pardon.

Mais hélas, beaucoup d’hommes de notre temps marchent sans espérance. Ils avancent dans la vie comme dans une marche interminable, sans but et sans horizon. Et c’est là le grand drame de l’homme qui refuse de mettre sa confiance en Dieu : le désespoir.

Le drame de notre époque n’est pas nouveau, mais il s’exprime avec une intensité particulière chez les penseurs modernes : le désespoir de l’homme qui veut vivre comme si Dieu n’existait pas. Et ce désespoir, qui est parfois couvert d’orgueil ou de révolte, finit toujours par se transformer en angoisse et en vide.

Lhomme moderne face au vide

Saint Thomas d’Aquin nous enseigne que l’espérance se porte vers « un bien futur, ardu, mais possible avec l’aide de Dieu » (S. Th., II-II, q. 17, a. 1). Or, l’homme moderne, ayant refusé ce bien suprême qu’est la béatitude éternelle, se retrouve face à un avenir sans horizon.

Nietzsche, dans sa fureur, a proclamé : « Dieu est mort ! » (Le Gai savoir, § 125). Mais cette parole n’était pas un cri de victoire : elle était le constat d’une nuit

qui tombait sur l’Europe. Car si Dieu est mort, alors tout sens s’effondre. Nietzsche lui-même pressentait que cette nouvelle jetterait l’humanité dans l’abîme du nihilisme.

Heidegger, au siècle suivant, a défini l’homme comme un être « jeté dans le monde », livré à l’angoisse d’exister sans fondement. Et Sartre, dans son L’Être et le Néant, affirme : « L’homme est une passion inutile. » Voilà le fruit amer d’une liberté sans Dieu : une passion inutile, une existence qui se consume dans le vide.

Albert Camus, enfin, exprime ce désespoir dans Le Mythe de Sisyphe : l’homme moderne est condamné à pousser indéfiniment un rocher qui retombera toujours. Il écrit : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » Voyez, mes frères : lorsque l’homme refuse Dieu, il ne reste qu’une question tragique : pourquoi continuer à vivre ?

Le cri de lhomme sans espérance

Ce désespoir moderne n’est pas seulement une théorie : il habite nos contemporains. Combien d’hommes et de femmes se disent : « À quoi bon ? » Derrière les écrans, dans les cités, dans le vide du monde actuel, monte le cri silencieux de l’absurde.

Pascal, déjà au XVIIe siècle, avait vu ce danger : « L’homme sans Dieu ne sait où aller, il ne sait pas qui il est. » Et il ajoutait : « Seul Dieu parle à l’homme du fond de son silence. »

Bernanos, dans ses Dialogues des Carmélites, fait dire à un personnage : « Le monde ne sera sauvé que par quelques désespérés qui auront trouvé l’espérance. » Voilà notre mission, mes frères : être ces porteurs d’espérance dans un monde qui sombre.

La réponse de lespérance chrétienne

Face à l’angoisse de Nietzsche, de Sartre, de Camus, le Christ répond : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous soulagerai » (Mt 11, 28).

Là où les philosophies modernes proclament l’absurde, saint Paul affirme : « L’espérance ne trompe pas, car l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit-Saint » (Rm 5, 5).

Là où Camus voit Sisyphe rouler éternellement sa pierre, nous voyons le Christ ressuscité rouler la pierre du tombeau. Voilà la différence essentielle : le monde sans Dieu roule une pierre sans fin, mais le chrétien contemple une pierre roulée pour toujours, celle du matin de Pâques.

Et là où Sartre proclame que « l’homme est une passion inutile », l’Évangile répond : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle » (Jn 3, 16).

Saint François: un témoin despérance au milieu de la nuit

En ce jour de la fête de saint François d’Assise, voyons comment il a incarné cette vérité.

Dépouillé de tout devant l’évêque d’Assise, il proclame que son espérance n’est plus dans les richesses mais dans le Père. Embrassant le lépreux, il manifeste que l’amour du Christ fait jaillir une espérance nouvelle au cœur du désespoir humain. Écrivant le Cantique des créatures sur son lit de souffrances, presque aveugle, il chante encore : « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mort corporelle. »

Benoît XVI disait à Assise : « François, pauvre et humble, est devenu riche en joie, porteur d’espérance pour l’Église et pour le monde. » (Homélie, Assise, 17 juin 2007).

Témoins despérance au cœur du désespoir moderne

Mes bien chers frères, notre monde est malade du désespoir. Il crie sa nuit dans ses philosophies, dans ses arts, dans ses tragédies quotidiennes. Mais nous, nous portons une espérance qui ne déçoit pas.

Charles Péguy nous confiait : « Ce qui m’étonne, dit Dieu, ce n’est pas la foi, ce n’est pas la charité… Ce qui m’étonne, c’est l’espérance. » (Le Porche du mystère de la deuxième vertu).

Soyons donc ces pèlerins de l’espérance. Ne laissons pas nos contemporains s’enfoncer dans l’absurde : annonçons-leur que Dieu n’est pas mort, mais qu’il est vivant, ressuscité, et qu’il nous prépare une place auprès de lui.

Alors, mes frères, au cœur du tumulte moderne, redisons avec force les mots du psalmiste : « En toi, Seigneur, j’ai espéré : je ne serai pas confondu pour l’éternité » (Ps 30, 2).

Abbé Fabrice Loiseau +

Publié dans , le 16 décembre 2025

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