Lors du voyage apostolique du pape en Algérie en avril dernier, nous avons pu apercevoir quelques prêtres portant sur les épaules un curieux burnous. Il ne s’agit pas d’une émanation des Missionnaires de la Miséricorde qui aurait lancé une nouvelle mode ecclésiastique mais bien plutôt l’inverse : nous essayons modestement de nous placer dans le sillon de la courageuse congrégation des Missionnaires d’Afrique plus connue sous le vocable des « Pères blancs ». Profitons de l’occasion pour rappeler cet héritage.
Un fondateur « hors norme »
La société des Pères blancs a vu le jour à Alger dans les années 1870 sous la houlette fougueuse de Mgr Lavigerie. Cet évêque est certainement d’abord connu par le fameux « toast d’Alger » qui symbolise le ralliement des catholiques à la République. Malgré cette perspective très moderne, Lavigerie ressemble davantage aux évêques d’Ancien Régime mélangeant parfois le temporel et le spirituel. Nous le trouvons par exemple en 1871, en dépit de préoccupations ecclésiales africaines écrasantes, se lancer dans une campagne électorale, non pas dans son fief épiscopal mais dans les Landes, sa région natale.
Mgr Lavigerie avait tout pour réussir une carrière ecclésiastique parfaite, bénéficiant notamment de puissants soutiens au sein du cercle Dupanloup acquis dès le petit séminaire à Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Son parcours semble néanmoins prendre un coup d’arrêt quand, de l’évêché de Nancy, il se voit nommé en 1867 à celui d’Alger alors qu’il était pressenti pour le primatiat des Gaules. Si Mgr Lavigerie aime les mondanités parisiennes, qu’il ne désertera jamais complètement, il lui préfère l’aventure et accueille avec enthousiasme cette nomination qui ressemble à un exil. On peut dire qu’il sera servi !
Il sera bientôt un des acteurs incontournables dans l’épopée coloniale française. La place d’un ecclésiastique n’était pourtant pas acquise, et les ennemis nombreux dans cette troisième République dont l’anticléricalisme offensif était la marque de fabrique. Très vite, pour proposer la foi catholique, notre évêque va édicter une politique pragmatique et respectueuse des traditions locales. Sans entrer ici dans un débat houleux, l’application de ses principes aurait évité bien des déboires que nous connaissons aujourd’hui. Ainsi ne se laissera-t-il pas intimider par nos célèbres « hussards noirs » voulant imposer brutalement un modèle purement français aux populations locales en leur apprenant la formule fameuse « nos ancêtres les Gaulois ». À l’inverse, Mgr Lavigerie requerra de ses missionnaires une acculturation exigeante.
L’acculturation
Les missionnaires devront vivre comme les populations indigènes. C’est à eux de se mettre à leur niveau et non l’inverse. Sauf si les coutumes sont « contraires aux lois de l’Évangile », ils devront se fondre dans les traditions locales sans les regarder de haut. D’où l’habit déconcertant : une cape (burnous), une toque (chéchia), une longue barbe et une soutane ample. Il ne veut pas de missionnaires « sédentaires » mais des baroudeurs qui sillonneront l’Afrique avec une grande rusticité. Ses prêtres doivent pratiquer les « habitudes extérieures » des populations. Ils auront les mêmes genres d’habitations et la même alimentation. Ces apôtres toucheront davantage les âmes par l’exemplarité que par la singularité.
Pour cela les consignes sont claires : pas de conversions trop rapides. En Kabylie, le fondateur va taper du poing sur la table en voyant certains missionnaires trop imprudents et pressés de résultats trop superficiels. Il interdit le baptême avant quatre années de catéchuménat. Les missionnaires doivent d’abord vivre dans les populations, les aider et ainsi toucher les cœurs par la charité qui les anime. Avant le catéchisme, ils auront à cœur de s’occuper des dispensaires, de soigner les délaissés et d’ouvrir des écoles.
Très tôt il exige de ses missionnaires l’apprentissage des langues locales : l’arabe bien entendu mais également les autres dialectes comme le touareg et le swahili. Nul besoin de connaître le français pour avoir accès aux sacrements ! Encore une fois, ce ne sont pas aux autochtones de s’adapter, mais aux prêtres étrangers de le faire. Aussi, le cardinal est catégorique, pas d’ordination envisageable sans une maîtrise convenable des langues du pays de mission. Le dialecte local sera de rigueur entre les frères missionnaires, même à l’intérieur des prieurés. Remarquant des négligences sur ce point précis, le fougueux fondateur leur rappelle la nécessité « sous peine de péché mortel » de cette exigence.
À mesure que la congrégation réussit à traverser le Sahara pour essaimer au bord du grandiose lac Tanganyika ou de l’indomptable fleuve Congo, le recrutement des apôtres lui aussi va s’étoffer avec de nombreuses nationalités. Cette réalité forcera la société à dépasser les clivages artificiels imposés par nos États modernes partis à la conquête de nouveaux horizons. Comment unifier les prêtres belges, français et allemands dont les pays se déchirent pour la répartition de l’Afrique Centrale ? « Être tout simplement catholique », n’aura de cesse de répéter le cardinal.
Des agneaux au milieu des loups
Très vite on va observer, à la fin de ce XIXe siècle, une course contre la montre entre les missionnaires et les fonctionnaires républicains : l’extension du royaume de Dieu ou des hommes. Notre évêque ne se laissera pas marcher sur les pieds et c’est plutôt lui qui dérange les plans de l’administration coloniale. Il dénoncera comme hypocrite la philanthropie de ces derniers qui tolère les marchés d’esclaves locaux. Estimant les Européens trop complaisants, il sillonne l’Europe pour dénoncer ce scandale. Aucune ambiguïté, aucune indulgence envers ce drame. Il ira jusqu’à ressusciter un ordre presque Templier en créant une succursale des Missionnaires : les Frères armés. Cette idée avait pour objectif de protéger certains villages d’esclaves affranchis. L’incongruité du cocktail fusil-soutane avec le chapelet à gros grains en forme de cartouchière s’échappant péniblement d’une barbe de bûcheron, ne manquait pas d’émouvoir les fonctionnaires tatillons de la nouvelle religion laïque. L’initiative ne durera pas et ne doit pas masquer la réalité inverse : les Pères blancs sont des agneaux au milieu des loups. Encore aujourd’hui, ils se trouvent dans des zones de guerre et ils versent leur sang comme le Bon Pasteur. Le dernier en date remonte à 2023.
Ce zèle du martyr se retrouve dans le serment des Pères blancs qui se doivent d’être « tout à tous, ne reculant devant aucune épreuve, pas même la mort ». On retrouve cette note paulinienne dans les constitutions qui font référence au courage presque téméraire de l’apôtre « périls des fleuves, périls des bandits, périls des païens, périls de la ville, périls du désert, périls de la mer, périls des faux frères. J’ai connu la fatigue, la peine, le sommeil, la faim, la soif, le froid » (2 Co, 11). Le cardinal ne les ménage pas. L’un d’eux, privé du nécessaire pour vivre, se plaignant, il lui répondit « qu’il n’avait pas besoin d’ajouter des suppléments aux lamentations de Jérémie ».
La volonté de sortir des sentiers battus dans un monde en transition, la fidélité à l’Église, l’annonce de l’Évangile malgré une forte culture musulmane et le zèle un peu farfelu de ces aventuriers de la foi inspirent les Missionnaires de la Miséricorde et les obligent à porter leurs capes dans un grand respect filial.
Par l’abbé Martial Pinoteau



